Pour vous qui lisez assis dans votre lit ou allongé dans le noir, cette histoire dure environ 6 minutes. Installez-vous bien, car le train attend.
Le train quitte la gare à dix heures du soir. Ses phares éclairent les rails qui brillent un instant, puis la gare disparaît dans le noir derrière. À bord, les voyageurs qui ont choisi la nuit se trouvent à leurs places : dans les compartiments, assis près des vitres, allongés sur les banquettes, chacun déjà séparé du jour.
Le bercement commence alors que le train prend de la vitesse. Ce n'est pas un mouvement brutal. C'est un balancement régulier qui gagne peu à peu, jusqu'à devenir ce roulis constant qu'on sent dans les os, dans les reins, dans les épaules.
La campagne tourne
Au-dehors, le monde s'est vidé de ses couleurs. Il y a bien des arbres, des haies, des champs fermés, mais on ne les voit qu'en ombres grises. De loin en loin, une ferme endormie passe. Ses fenêtres ne brillent pas. Les vitres du train réfléchissent l'intérieur des compartiments, de sorte qu'on ne voit vraiment que soi-même assis là, et le monde dehors semble relégué derrière une vitre trouble.
Le train traverse des petites gares que personne ne descend visiter. Il arrête, et pour quelques secondes, il n'y a plus que le silence du rail. Puis il repart. Chaque fois c'est le même geste, la même attente. Puis la même reprise, avec cette petite secousse amicale qui signale au corps que oui, vous avancez toujours.
La nuit dure. C'est ce qu'on oublie quand on dort : la nuit ne finit pas, elle s'éternise. Elle s'éternise très bien, elle y est habituée.
Le son qui rassure
Le bruit du train change à mesure qu'on roule. Il y a le bruit régulier des joints des rails, ce tac-tac-tac qui ne s'arrête jamais d'être lui-même, honnête, prévisible. Il y a aussi le crissement plus fin qui vient quand le train prend un virage, celui qui dit au corps qu'on change de direction et qu'on le savait, qu'on n'est pas surpris.
Parfois un autre train passe en sens inverse. On entend d'abord un petit bruit, puis il grandit, puis il remplit l'espace, puis il s'éloigne et redevient un petit bruit. C'est fini en quelques secondes. On reste là.
Le voyageur allongé ne regarde plus vraiment dehors. Il y a longtemps qu'il a fermé les yeux. Quelques autres passagers lisent encore, mais à la lueur jaune des lampes au-dessus des sièges. Cette lumière ne brûle pas. Elle éclaire tout doucement, comme si elle aussi avait sommeil.
Des heures qui se ressemblent
Les arrêts se succèdent. Un passager monte. Le train attend un instant, puis s'ébranle de nouveau. Vous, vous ne bougez pas. Vous sentez juste ce tremblement qui signale qu'une porte s'est ouverte quelque part dans le convoi, très loin. Le train a un corps long, et vous ne voyez qu'une partie. Le reste du train existe tout de même, avec ses secrets, ses voyageurs qui dorment ou ne dorment pas, ses compartiments où il fait noir.
Des heures passent. Trois heures peut-être. Peut-être quatre. Vous ne comptez plus.
Dans les ténèbres dehors, le paysage s'est aplati. Les collines ont disparu. La campagne a dû devenir des terres plus larges, des régions qu'on traverse sans les voir. Il pleut peut-être. Ou le ciel s'est couvert. On ne sait pas. On ne peut pas savoir du fond d'un train la nuit.
Le bercement s'est fait plus que bruit. C'est devenu simplement la façon dont l'air se déplace, la façon dont le temps s'écoule. Il y a le tac-tac-tac des rails, et puis c'est tout. Le reste s'est évaporé.
Les dernières heures
On approche, bien sûr. Le train approche de sa destination comme il approche de toute chose : sans hâte, sans regret, avec cette certitude très lente des choses qui savent qu'elles finiront. Mais cette certitude n'est pas une menace. C'est simplement la nature des trajets de nuit.
Vous sentez votre respiration devenir plus profonde, plus lente. Les épaules se relâchent dans le siège. Les mains reposent sur vos genoux sans effort. Le train continue de rouler, d'arrêt en arrêt, de ligne en ligne, tandis que votre respiration et le bruit des rails se trouvent le même rythme, la même patience.
Plus loin, très loin, il y a une gare qui vous attend. Mais cela n'a aucune importance en ce moment. Ce qui importe, c'est le mouvement qui vous berce, la nuit qui ne finit pas tout à fait, la certitude que vous bougez sans avoir à faire quoi que ce soit. Vous êtes là, et le train vous porte. Le reste n'existe que très loin, derrière d'innombrables stations qui passent lentement dans le noir sans vous déranger.
Les heures se ressemblent. L'une après l'autre elles glissent, et vous restez immobile, enveloppé de cette seconde qui s'étire, berçé par ce bruit qui n'a jamais demandé votre attention parce qu'il était déjà là bien avant que vous le remarquiez, et il sera là bien après que vous cessiez de l'entendre.
Pour prolonger le calme
Si vous voulez donner une forme à vos soirées, lisez notre routine du soir pour bien dormir. Pour une autre lecture calme, voici Le gardien du phare. Et pour emporter le noir et le calme en voyage, le Kit Essentiel, masque 3D et bouchons, tient dans un sac.