Vous êtes maintenant un spectateur silencieux dans cette ville. Vous allez voir, chaque soir, les lampes s'éteindre une à une. Cette histoire dure environ 6 minutes.
Il y a une ville. Ce n'est pas une ville très grande, ni une ville très petite. C'est une ville ordinaire avec des rues, des maisons, et des lampadaires qui éclairent ces rues quand la nuit arrive.
Mais il se passe quelque chose d'extraordinaire tous les soirs dans cette ville.
À une heure précise, quand le crépuscule est devenu nuit complète, quelqu'un commence à éteindre les lampes. Ce quelqu'un n'existe que pour cela. Ce quelqu'un est invisible, ou presque. Les gens de la ville n'ont jamais vraiment vu cette personne, mais ils connaissent ses gestes, ils en connaissent l'effet chaque soir.
Le moment où cela commence
À la première rue, la première lampe s'éteint. Juste comme cela. Elle était allumée, elle brillait, elle éclairait les pavés devant elle, et puis elle s'est éteinte. Très doucement. Pas avec un bruit, pas avec une secousse. Elle s'est juste fermée, comme quelqu'un qui ferme les yeux.
Celui qui éteint les lampes ne court pas. Il ne court jamais. Il marche à une vitesse qui n'a pas de hâte, qui n'a pas non plus de lenteur. C'est juste la vitesse qu'il faut pour que son travail dure aussi longtemps qu'il doit durer, pas plus, pas moins.
La deuxième lampe s'éteint quand il arrive à sa hauteur. Et puis la troisième. Les ombres qui s'épaississent sur les pavés ne sont pas des ombres menaçantes. Ce sont des ombres qui disent : c'est l'heure, maintenant, de ne plus avoir besoin de voir loin.
Les gens qui sortaient le soir, qui marchaient sous les lumières des lampadaires, ils se retrouvent de plus en plus souvent à faire demi-tour. Ils se rendent compte qu'ils n'avaient rien de particulier à faire dehors. Qu'ils peuvent aussi bien être chez eux, derrière une porte, assis dans une chaise, avec une lampe intérieure qui fait un cône de lumière sur leurs genoux.
Les lampes qui s'éteignent
Une par une, les lampes disparaissent dans le noir. Le monde qui était éclairé devient un monde de deux couleurs : les endroits où il y a encore une lumière, et les endroits où il n'y en a plus. Et lentement, très lentement, le nombre des endroits éclairés diminue.
Ce n'est pas qu'il y a de l'angoisse dans cette ville. Ce n'est pas qu'on a peur de l'obscurité. C'est juste qu'il y a une personne qui a compris quelque chose : quand la lumière s'en va, le corps comprend que c'est l'heure de demander aux yeux de se fermer aussi.
Il y a une place publique dans cette ville. Habituellement, il y a quatre lampadaires sur cette place. Le soir, quand celui qui éteint les lampes arrive à la place, il éteint la première lampe. Il y a encore trois lumières. Les ombres de ceux qui sont assis sur les bancs de la place deviennent plus longues.
Puis il éteint la deuxième. Puis la troisième. Et puis la dernière.
À chaque étape, quelqu'un de ceux qui était assis sur un banc se lève et s'en va. Pas pressé, pas énervé, juste... prêt. Prêt à aller ailleurs. Prêt à finir sa journée.
Le noir qui arrive
Après une heure, peut-être deux, la ville entière n'a plus qu'une seule lampe d'allumée. Cette lampe est à l'entrée de la ville, celle par laquelle on arrive quand on vient de dehors.
Celui qui éteint les lampes arrive enfin à cette dernière lampe. Il lève la main, il fait le geste qu'il a fait des milliers de fois. Et la dernière lumière s'éteint.
À partir de ce moment, la ville n'existe que par ce qu'on peut voir à la lumière des étoiles et de la lune. C'est une lumière très douce, très pâle. Juste assez pour qu'on sache où sont les murs, où sont les pavés, où est la route qui s'enfuit vers une autre ville.
À ce moment exact, tout le monde dans la ville commence à dormir. Pas tous en même temps, pas avec une synchronisation étrange, mais à peu près au même moment. Comme si ces lumières qui s'éteignaient progressivement, l'une après l'autre, avaient été un compte à rebours. Dix lampes. Puis neuf. Puis huit. Puis sept. Tous les chiffres qui baissent jusqu'à zéro. Et à zéro, c'est le repos qui commence.
L'autre côté du repos
Celui qui éteint les lampes reste debout à côté de cette dernière lampe, même après qu'elle soit éteinte. Il reste là un moment, assis peut-être sur un banc proche. Il peut se reposer aussi. Car son travail est fini, jusqu'à demain soir.
Demain la nuit, il reviendra. Les lampadaires se seront rallumés d'eux-mêmes quand le crépuscule sera arrivé. Et lui, il recommencera. Il marchera dans les rues, une à une, et il éteindra les lumières, une à une. Et la ville dormira de nouveau.
Parce que c'est cela que fait cette personne. Cette personne fait comprendre au monde que la nuit est un temps pour se reposer. Cette personne n'utilise pas de mots. Elle utilise juste une action très simple : éteindre. Éteindre la lumière. Et dans ce simple geste répété, tous les yeux de la ville trouvent le calme, et tous les cœurs trouvent le repos. Et dans cette ville, chaque nuit est une bénédiction, parce que quelqu'un s'occupe de dire à tout le monde : c'est fini pour aujourd'hui. C'est l'heure. Vous pouvez fermer les yeux maintenant.
Pour prolonger le calme
Pour préparer la soirée, notre routine du soir pour bien dormir tient en quelques gestes simples. Pour une autre lecture calme, voici Le marchand de sable. Et quand la chambre n'est jamais tout à fait noire, Le Noir, notre masque de sommeil 3D, fait le noir sans appuyer sur les paupières.