Un conte de la tradition chinoise, venu de l'époque Tang. L'histoire d'une vie entière rêvée en quelques minutes, pendant que le millet cuit. Environ 6 minutes de lecture.
L'auberge et le vieux taoïste
C'était un jour ordinaire. Un jeune homme arriva dans une petite auberge. Il était pauvre et fatigué de la route, et il brûlait de devenir quelqu'un : être reconnu, être admiré.
À l'auberge, il rencontra un vieux taoïste, un sage qui voyageait. Le vieil homme ne parut pas remarquer son ambition. Il demanda seulement s'il avait faim. Le jeune homme répondit oui, qu'il avait faim d'une vie riche et heureuse.
« Alors reposez-vous un moment, dit le sage. »
Il sortit un oreiller étrange, de porcelaine bleue, qui semblait avoir mille ans, et il le posa sur un lit bas. Dans la cuisine, l'aubergiste avait mis du millet jaune à cuire dans une marmite, sur un petit feu.
« Allongez-vous ici, dit le sage. Quand vous vous réveillerez, le repas sera prêt. »
Le jeune homme, las du voyage et curieux de cet oreiller ancien, s'allongea et posa la tête dessus. Et sans l'avoir demandé, il s'endormit aussitôt.
La vie du rêve
Mais dans le rêve, ce n'étaient pas quelques minutes qui passaient. C'étaient des années.
Le jeune homme rêva qu'il quittait l'auberge. Il épousa une femme de belle famille. Il travailla, il était intelligent, les portes s'ouvraient devant lui. Il devint riche, puis important. On lui confia de hautes charges. Il rêva de voir ses enfants grandir, de tenir ses petits-enfants dans ses bras, de voir son nom respecté.
Puis le rêve commença à s'assombrir.
Des collègues jaloux murmurèrent contre lui. On l'accusa à tort. Les amis s'éloignèrent. Il fut enfermé, puis il se retrouva seul, vieux, sans rien. Il rêva de ce qu'on perd en vieillissant, et du temps qui reste, de plus en plus court.
Il rêva de regretter. Il rêva que tout ce qu'il avait bâti était fini, et que tout cela n'avait été que de la poussière.
Le réveil
Soudain, le jeune homme se réveilla.
Il regarda autour de lui. Il était dans l'auberge. L'oreiller de porcelaine était sous sa tête. Le vieux taoïste était toujours là, assis près du feu.
« Avez-vous rêvé ? » demanda le sage, calmement.
Le jeune homme ne put pas répondre. Son cœur battait. Il avait l'impression que des années venaient de passer.
« Regardez », dit le sage.
Dans la cuisine, la marmite était encore sur le feu. Le millet jaune n'avait pas fini de cuire.
« Le temps que vous avez dormi, dit le sage avec un petit sourire, c'est à peine le temps qu'il faut à ce millet pour cuire. »
Le jeune homme regarda la marmite. Il avait vieilli d'une vie entière dans l'espace de quelques bouillonnements.
La leçon du silence
Le jeune homme comprit alors quelque chose qu'aucun discours n'aurait su lui apprendre.
La richesse qu'il désirait tant était venue et repartie en une respiration. Les honneurs, il les avait sentis, puis perdus. Tout cela en si peu de temps.
« Qu'est-ce que cela veut dire ? » murmura-t-il.
« Les bonheurs de la vie sont tous ainsi, répondit le sage. Ils ne durent guère plus que le temps de cuire un peu de millet. »
Le jeune homme s'assit lentement. Il regarda le feu. L'ambition qui l'avait conduit jusqu'à cette auberge se desserra peu à peu. Non qu'il ne voulût plus rien, mais il voyait maintenant que rien ne dure, et qu'il y a une certaine paix à le savoir.
« Merci », dit-il au vieil homme. Et il mangea le millet.
D'où vient ce conte
Ce récit vient de « Zhenzhong ji », en français « Le Monde dans l'oreiller » (en anglais, The World Inside a Pillow), un récit de l'époque Tang attribué à Shen Jiji, selon Wikipédia. Un voyageur nommé Lu, mécontent de sa vie, y reçoit d'un moine taoïste un oreiller de porcelaine bleue, rêve toute une carrière jusqu'à la disgrâce, puis se réveille avant la fin de la cuisson du millet. D'après l'université Duke, « huangliang », le millet jaune, est devenu en chinois un mot pour dire un rêve, surtout un beau rêve passager. Les versions plus tardives ne sont pas ici vérifiées. La version Soporifik laisse le nom de Lu et adoucit la fin : au lieu de la mort du héros, une sérénité tranquille.
Pour prolonger le calme
Pour préparer la soirée, notre routine du soir pour bien dormir tient en quelques gestes simples. Pour une autre lecture calme, voici Le Rêve du Papillon. Et pour poser la tête, voici Le Nuage, notre oreiller à mémoire de forme en vague : comptez quelques nuits pour vous y habituer.