Un conte tiré du Zhuangzi, grand texte taoïste de la Chine ancienne. L'histoire d'un rêve qui devient aussi vrai que la vie. Environ 7 minutes de lecture.
Un homme nommé Zhuang Zhou
Il y avait autrefois en Chine un homme qu'on appelait Zhuang Zhou. Ce n'était ni un empereur ni un guerrier. C'était un penseur, qui passait ses journées à regarder le monde et à écouter ce qu'il avait à dire.
Zhuang Zhou aimait s'endormir. Non qu'il fût paresseux : dans le sommeil, il voyait des choses que le jour ne montrait jamais. Les règles changeaient. Ce qui semblait certain au matin devenait flou. Ce qui semblait impossible devenait simple.
Un soir, après avoir longtemps contemplé les montagnes, il rentra dans sa petite maison et s'allongea. Le soleil touchait à peine l'horizon. L'air était doux. Il s'endormit.
Le papillon
Dans son rêve, Zhuang Zhou ne fut pas un sage qui regarde les montagnes. Il fut un papillon.
Un beau papillon, aux ailes jaunes et noires, fines et claires à la lumière. Il ne se demanda pas comment c'était possible. Il le savait, simplement.
Il volait. Le monde vu d'en haut ne ressemblait en rien au monde vu d'en bas. Les fleurs étaient des îles. Le vent était un chemin invisible. L'air était une eau tiède où l'on nage sans effort.
Le papillon, qui était Zhuang Zhou, allait d'une fleur à l'autre, content, léger. Il traversait les jardins. Il se posait sur les pétales d'un lotus, grands comme des barques. Il buvait le nectar, et le monde était doux.
Il ne pensait plus à Zhuang Zhou. Il n'avait pas le moindre souvenir d'avoir été autre chose. Il était entièrement papillon : le vol, la lumière, les fleurs.
L'aube du doute
Puis, doucement, le rêve commença à s'effacer. La lumière pâlit. Les couleurs devinrent moins vives. Le papillon sentit quelque chose le tirer en arrière, vers un autre monde.
Et Zhuang Zhou se réveilla.
Il ouvrit les yeux. Il était dans sa petite maison. Le jour s'était levé. Ses mains d'homme reposaient devant lui, sur la couverture. Son corps, lourd et solide, était étendu dans le lit.
Mais alors une pensée le prit et ne le lâcha plus : il ne savait plus très bien qui il était.
La question sans réponse
« Ai-je rêvé que j'étais un papillon ? » se demanda-t-il.
Aussitôt, une autre pensée vint : « Ou bien est-ce un papillon qui rêve maintenant qu'il est Zhuang Zhou ? »
Il regarda ses mains. Étaient-ce bien les siennes ? Ou le rêve d'un papillon qui s'imagine avoir des mains ?
Il se leva, il marcha. Tout était normal, tout fonctionnait comme avant. Mais plus rien n'était tout à fait sûr.
Il chercha à se rappeler la sensation d'être papillon, pour savoir laquelle des deux vies était la plus vraie. Mais le rêve s'était évaporé, comme s'évaporent tous les rêves. Il en restait quelque chose : l'air, la danse. Pas de certitude.
« Entre Zhuang Zhou et le papillon, pensa-t-il, il doit bien y avoir une différence. » Et il sourit : cette différence, c'était le changement des choses, qui passent de l'une à l'autre sans prévenir.
La question qui reste
La question est restée. Zhuang Zhou ne l'a jamais résolue. Comment le pourrait-on ? Comment prouver que l'on est éveillé, et que le rêve n'était qu'un rêve ? Comment prouver que le monde du matin est plus réel que celui de la nuit ?
Peut-être sont-ils vrais tous les deux. Peut-être être homme et être papillon sont deux manières différentes de vivre la même vie.
Et peut-être cette belle confusion est-elle le vrai cadeau du rêve. Pas la réponse. Juste la question, et ce doute doux qui laisse les mains ouvertes.
D'où vient ce conte
Ce passage se trouve dans le chapitre 2 du Zhuangzi, intitulé « Sur l'égalité des choses » (Qi wu lun). Zhuang Zhou y raconte lui-même qu'il a rêvé d'être un papillon, puis qu'il ne savait plus s'il était Zhuang Zhou rêvant d'un papillon ou un papillon rêvant d'être Zhuang Zhou. Il conclut qu'il doit pourtant y avoir une différence entre les deux : c'est ce que le texte appelle la « transformation des choses ». Selon Wikipédia, les sept premiers chapitres, dits « intérieurs », sont traditionnellement attribués à Zhuang Zhou lui-même. L'Encyclopédie de philosophie de Stanford le situe à la fin du IVe siècle avant notre ère et rappelle que les spécialistes divergent sur la manière de lire le livre. Les ailes jaunes et noires, le lotus et la scène du réveil sont des ajouts de la version Soporifik, qui rallonge un passage d'à peine quelques lignes.
Pour prolonger le calme
Le reste de la soirée se prépare aussi : voyez notre routine du soir pour bien dormir. Pour une autre lecture calme, voici Le Rêve du Millet Jaune. Et pour ceux qui aiment sentir un poids sur eux, voici Le Cocon, notre couverture lestée.